Devenir une Église de témoins

Parfois, nous vivons la sécularisation comme un malheur. Notre société veut de moins en moins entendre parler de Dieu et du coup nous avons « mal à l’Eglise » !

Pourtant, ces changements sociaux, si difficiles à suivre et même à comprendre, peuvent aussi être une chance. La chance de redécouvrir ce que c’est qu’être témoin. Car si notre époque ne veut plus d’institution religieuse qui lui dise que croire et que faire, elle est avide de témoins authentiques, qui osent et sachent dire ce qui les faire vivre. Oui, la sécularisation peut nous conduire à redécouvrir que l’Eglise existe pour ceux qui n’y sont pas. Et ça fait du monde… !

 

Pour les Églises aussi, le monde est devenu liquide

Selon le sociologue Zygmunt Baumann, ces dernières décennies nous sommes passés d’une société solide à une société liquide. Une société solide est celle où les rôles, les positions et donc les relations sont stables et prévisibles. Dans une société solide, les changements sociaux sont lents, on est fier de faire toute sa carrière professionnelle dans la même entreprise, on appartient à la même Eglise toute sa vie. Dans la société liquide, les formes sociales ne sont pas très durables, la synchronisation  se fait en temps réel, la société est vue plus comme un réseau que comme une structure. Dans ce monde perpétuellement mouvant, la qualité principale n’est plus l’accumulation de savoir, la fidélité ou la fermeté des principes ; la qualité principale est la mobilité, l’adaptation. Dans une société liquide, il faut nager sans cesse, sinon… on coule !

 

En France et sur le plan religieux, cette évolution se manifeste notamment de quatre manières :

  • Les religions sont devenues multiples et minoritaires. Jusque dans les années 1960, la France a été massivement catholique. Les juifs et les protestants n’étaient que de toutes petites minorités, souvent inquiétées ou persécutées. Depuis les années 1970, de nouvelles religions sont apparues : l’islam, le bouddhisme ; d’autres se sont développées : les Eglises évangéliques et pentecôtistes, notamment venues du Sud. Depuis 2008, une majorité de français se dit sans religion ou athée.
  • Les modes d’affiliation sont mouvants. D’une manière générale, les institutions sont très fragilisées, en particulier celles qui ont un rôle d’enseignement. Cela touche particulièrement les Eglises. Le pluralisme est non seulement admis, mais valorisé, y compris dans le domaine religieux. Les spiritualités sont en situation de concurrence. Croire est devenu un choix individuel et subjectif. Les appartenances sont devenues très changeantes : rester toute sa vie dans la même entreprise, le même parti, la même Eglise, est plutôt suspect ! Les réactions de repli identitaire ou communautaire  sont souvent des réactions de protection contre cette évolution.
  • La société comprend de moins en moins les réalités religieuses. En France, plus que dans d’autres pays sans doute, l’ignorance religieuse est de plus en plus forte. Beaucoup de français, même faisant partie de « l’élite » ne comprennent pas les faits religieux et ignorent leur histoire. Dans un monde où les réalités religieuses deviennent plus complexes, ils n’ont souvent en tête que des clichés sur les religions. Cela entraîne des réactions de peur et d’agressivité.
  • La sécularisation atteint non seulement les institutions et la société, mais l’individu lui-même. Le processus de sécularisation est en marche depuis longtemps. Non seulement la société démocratique ne se soumet plus à des normes religieuses valables pour tous, mais elle rejette toute tentative dans ce sens. Cette évolution atteint de plus en plus l’individu lui-même, qui se comprend comme souverain non seulement dans sa conscience, mais de plus en plus dans la vie sociale : à ses yeux, nul n’est légitime à lui dicter ce qu’il doit faire.

 

Cette évolution est très difficile à vivre pour les Églises. Elle les place dans des situations inconnues et inconfortables, qui peuvent produire parfois des stratégies de repli : « retrouvons les fondamentaux de nos pères ! ». Ou des stratégies de reconquête : « utilisons des méthodes modernes pour conquérir le nouveau marché des spiritualités ! ». Ou des stratégies de professionnalisation : « trouvons des domaines où notre compétence nous donnera une reconnaissance sociale » ! Ces stratégies sont vouées à l’échec.

Il faut plutôt voir que cette évolution peut être une chance.

 

Devenir une Église de témoins

Nos contemporains, et donc aussi nous-mêmes, ne voulons plus d’institution qui nous dise ce qu’il faut croire, ce qu’il faut penser ou ce qu’il faut faire. En revanche, nous voulons rencontrer des témoins. Nous sommes attirés par celles et ceux qui osent dire leurs passions et leurs fragilités, ce qui donne un sens à leur vie, ce qui leur a permis de traverser une épreuve. Nous apprécions les personnes qui osent s’exposer avec authenticité. D’ailleurs, tout ce qui propose ce genre de récits est socialement et économiquement très valorisé : les journaux people, les émissions de télé-réalité, les récits de vie, etc. Pour le pire parfois, mais aussi pour le meilleur. 

Dans la Bible, le témoin est une figure majeure. Mais à la différence des témoins qui s’exposent aujourd’hui et qui attirent l’attention sur eux-mêmes, le témoin biblique renvoie à un autre que lui. Il raconte son expérience, mais c’est pour mettre en avant le Dieu vivant qui a sauvé son peuple, le Christ qui l’a libéré, l’Esprit qui renouvelle son existence. Etre témoin, selon les Ecritures, ce n’est pas se placer au-dessus des autres en leur disant « moi, je vais vous dire la vérité » ; c’est recevoir avec d’autres l’Evangile, cette parole de confiance première, et c’est oser affirmer : « oui, cette parole me fait vivre ».

Dans le Nouveau Testament, cette attitude porte un nom ; elle s’appelle : la parrhèsia. Ce mot grec aux significations multiples qualifie l’attitude de Jésus et des apôtres lorsqu’ils partagent la parole de Dieu. Ils le font avec parrhèsia, c’est-à-dire ouvertement, nettement, en toute franchise, à découvert, en confiance, ou encore : en clair.

Dans un monde liquide, où chacun construit ses propres convictions et cherche son propre chemin, la parrhèsia du témoin de l’Evangile me semble être la qualité décisive. Etre Eglise, c’est être une communauté ouverte, une communauté de témoins, une communauté qui cultive la parrhèsia.

C’est une grâce toujours à recevoir à nouveau, dans l’Esprit, et c’est un effort toujours à reprendre, dans l’Esprit également.

 

L’Église existe pour ceux qui n’y sont pas

Devenir une Eglise de témoins. C’est cette orientation fondamentale qui a conduit l’Eglise réformée de France et l’Eglise luthérienne de France à devenir l’Eglise protestante unie de France en 2013. Cette Eglise a été créée avec la volonté de grandir en hospitalité, pour être ensemble plus accueillants aux attentes de nos contemporains et à la mission de Dieu. Par là, nous cherchons à nous encourager mutuellement, pour être mieux témoins ensemble de l’Evangile.

Aujourd’hui, déjà, nous vivons cette dynamique dans la perspective du Jubilé de la Réforme en 2017. Qu’allons-nous y fêter ? Nous ne voulons pas nous célébrer nous-mêmes ou fêter avec nostalgie un fondateur. Nous voulons nous inspirer du geste de Luther d’affichage des 95 thèses, pour répondre à la question : et nous, quelles sont nos thèses pour l’Evangile aujourd’hui ? Autrement dit : quelle est notre manière de recevoir, de comprendre, d’exprimer l’Evangile que nous avons reçu et qui nous fait vivre ?

En somme, à travers l’élan pour mieux être une Eglise de témoins, nous essayons de retrouver cette caractéristique essentielle de l’Eglise : l’Eglise existe pour ceux qui n’y sont pas. Comme son nom le dit – ek-klesia – elle naît de l’appel d’un autre : Jésus-Christ. Elle annonce autre chose qu’elle-même : le règne de Dieu. Et elle n’en fait pas sa propriété ou son privilège, mais elle est envoyée pour l’annoncer à tous.

 

Laurent Schlumberger